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Vestige des forêts subtropicales du continent asiatique, l’île de Jeju est une ode à la puissance créatrice de la nature. Le vent, la lave et les richesses de la mer font aussi qu’on la surnomme Samda-do, « la terre des trois abondances ».

Source Le Figaro Magazine

La brume s’est insinuée dans le sous-bois clairsemé par l’altitude. Au détour du chemin, le panorama se fige. Seule l’humidité passe et repasse sur la forêt rugueuse comme le pinceau gorgé d’eau d’un maître de l’estampe sur un papier grumeleux, découvrant ici les feuilles ciselées des érables, atténuant ailleurs leur éclat jaune orangé, gommant un tronc, détaillant plus loin le plumet d’un pin sombre ou les grappes violines des baies de l’automne. Une pique de vent agite soudain le décor. Gouttes et feuilles vernissées encore bien vertes composent en tremblotant une œuvre d’impressionniste. Arrimé à flanc de versant, un styrax japonais, en esthète, déploie ses branches avec élégance. Son feuillage pâlissant semble flotter dans l’abîme ouaté. Du sous-bois monte le chuchotement des bambous. Nous pourrions rester des heures à contempler un à un les tableaux que la forêt compose au rythme de notre ascension. Mais nous devons presser le pas. Le tout dernier check point, passage obligé pour comptabiliser les randonneurs, doit être rapidement franchi, au risque d’avoir à redescendre les 600 mètres de dénivelé déjà parcourus sur les flancs de l’imposant volcan Halla, point culminant de la Corée du Sud. Nous reprenons notre ascension au milieu de bonsaïs géants. Ce sont des charmes dont le tronc tortueux et les branches tendues à l’horizontale donnent aux forêts asiatiques ce port si caractéristique. Celle à travers laquelle nous crapahutons, et qui recouvre le centre de l’île de Jeju, fait partie de l’immense écosystème dit des forêts subtropicales humides qui s’étendait autrefois à travers toute l’Asie, du Japon à l’est de l’Himalaya. Grignotée partout par l’agriculture, elle ne se cantonne plus à Jeju que sur les versants du mont Halla où elle répond, et pour cause, au nom de «forêt qui pousse sur les sols rocheux» ou Gotjawal. «La forêt et son sous-bois d’épineux, où les orchidées s’accrochaient comme des lampions, étaient si denses qu’il aurait fallu une machette pour y faire un pas», évoquait l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier il y a quarante ans.

A proximité de la chute d'eau de Cheonjeyeon, ces orgues basaltiques se reflètent à la perfection dans le miroir d'un bassin d'eau claire.
 

C’est à mi-pente qu’elle est la plus touffue. Erables sycomores, massifs chênes de Mongolie, camélias du Japon toujours verts plongent leurs racines au milieu de ces chaos de blocs qui caractérisent les coulées de laves visqueuses, ou «aa», vomies autrefois par le maître des lieux. Gotjawal puise ses ressources en eau sous les coulées où les abondantes précipitations se sont directement infiltrées. Les feuillus cèdent bientôt le pas aux pins coréens, à l’élégant port pyramidal, et à de maigres bouleaux au tronc clair.

Nous atteignons enfin le sommet chauve du volcan Halla.Sur ses tempes, le vent a taillé en brosse les derniers lambeaux de forêt alpine, à moins que ce ne soit la neige qui tombe massivement au cœur de l’hiver. Nous ne sommes pas seuls: les visiteurs venus du Japon, de Chine ou du continent, épris de Jeju la méridionale et de son volcan, ont coutume de randonner, en chantant, vêtus d’une tenue de sport achetée pour l’occasion, leur téléphone portable accroché au sac déversant une musique tonitruante. Leur seul but: se photographier devant le cratère béant et son lac aux eaux pâles. La vue panoramique sur l’île, dominée par l’imposant volcan-bouclier dont l’altitude frise les 1 950 mètres, fait aussitôt oublier nos cinq heures de marche. Sous les forêts, les champs bien verts et les vergers, la lave qui édifia le volcan et l’île tout entière s’étale, se boursoufle, se cambre, se coule en mer ou plonge dans les flots par d’abruptes falaises. La roche volcanique, c’est la première des richesses de Jeju, dite aussi Samda-do, «l’île des trois abondances». Les premiers plateaux basaltiques ont émergé de la mer de l’Est il y a 800 000 ans. Au sud, à Jungmun-dong, les colonnes hexagonales de basalte noir ruisselantes d’écume blanche en sont les plus anciens témoins. L’activité éruptive s’est poursuivie par l’émission de laves si visqueuses qu’elles formèrent des bouchons massifs, comme le mont Sanbangsan au sud-ouest, dont la carapace bossue accroche la lumière, ou le sommet du Halla lui-même. Dans la troisième étape de sa construction, le magma à nouveau très fluide jaillit par de multiples orifices sur les flancs du volcan, édifiant les 368 cônes adventifs qui bossèlent l’intérieur et le rivage de l’île. En refroidissant, les torrents de lave érigent d’immenses tunnels dans lesquels la matière ignée continue de s’écouler avant de s’arrêter brusquement, abandonnant des galeries vides. Celle de Manjanggul, où le flot des visiteurs a remplacé celui de la lave, serpente sur plus de treize kilomètres de longueur et porte intactes, sur ses parois décorées de stalactites noires, les crues du magma. A l’est, le dénouement de l’histoire volcanique de Jeju se joue à Seongsang Ilchubong, le pic du Soleil levant. Fruit du contact explosif entre lave et océan lors d’une éruption sous-marine, ce monolithe circulaire au sommet tapissé de verdure oppose ses falaises au burin des vagues depuis 5 000 ans.

La cascade de Cheonjiyean (à ne pas confondre avec celle de Cheonjeyon), est un site romantique apprécié des amoureux et jeunes mariés.
 

Rutilant des nuances de l’aube, le rocher appelle d’autres images, celles en noir et blanc du dernier film du cinéaste coréen O Muel, Jiseul, qui raconte un épisode sinistre de la guerre froide. Tout a commencé un jour d’avril 1948: les tirs de la police sur les participants d’une simple manifestation amassée au pied du monolithe retournent les habitants contre les forces de l’ordre. Appuyée par les autorités américaines, l’armée coréenne lance l’opération de la Terre brûlée, ou Scorched Land, et dépêche 3 000 hommes sur l’île. La répression est brutale et détruit la plupart des villages. Dix-huit mois plus tard, Jeju compte ses morts, 60 000, soit un dixième de la population. Nulle trace de culpabilité chez les Dolhareubang, ces grands-pères de pierre plantés à l’orée des villages chargés, dit-on, de veiller sur les hommes et d’assurer la fertilité. Mains reposant sur leur ventre, face rondouillarde mangée d’une paire d’yeux globuleux, ils affichent une satisfaction permanente mâtinée d’un zeste de froideur, qui ne fait que renforcer le mystère qui plane autour de leur origine. Depuis quand hantent-ils les paysages de l’île? On ne sait répondre en l’absence de tout indice, à l’exception d’une ordonnance passant commande, en 1754 d’une grande quantité de ces gnomes protecteurs. Auraient-ils été transportés depuis le continent, où se dressent nombre de totems? A moins qu’ils ne soient les représentations d’un culte chamanique venu d’Asie du Nord, ayant dressé les Dolhareubang pour faire obstacle à des esprits non désirés. Caressés, embrassés à tour de bras, ces bonshommes sculptés dans une lave poreuse font partie de la famille. Tout le monde leur est si attaché qu’il s’en sculpte encore aujourd’hui lors de la construction d’un nouveau pont.

Jeju la volcanique, déjà classée au patrimoine mondial en 2007, a rejoint en 2010 le réseau mondial de géoparcs, un label attribué par l’Unesco. Si la qualification de géoparc sert à faire connaître et maîtriser par les communautés locales les risques géologiques ou volcaniques encourus tels que tsunamis, séismes ou éruptions, elle permet avant tout à la petite île de mettre en valeur la beauté et l’originalité de ses sites naturels et de renforcer ses actions pédagogiques. La lave est partout, donc, au point d’empêcher toute culture si les paysans n’avaient érigé, pierre après pierre, des kilomètres de murets pour en dégager une terre fertile. Ils protègent ainsi leurs plantations d’oignon, d’orge et de mil, tout en laissant passer dans leurs interstices le vent qui, l’été, se transforme en typhon.

Le mytère plane toujours sur les origines des Dolhareubang, ou grands-pères de pierre, qui veillent sur la petite île et ses âmes.
 

Le vent, seconde richesse de Jeju… Du haut de notre cratère, où il brosse la végétation buissonnante, nous ne risquons pas de l’oublier. Cette atmosphère mobile, instable, propre aux îles, est renforcée par la montagne qui s’érige en son milieu. Les cyclones asiatiques, ou typhons, formés plus au sud sur les mers chaudes, n’oublient pas Jeju lors de leur remontée vers le nord pendant l’été. Si le vent perd de sa vigueur dès l’arrivée de l’automne, il brasse les vergers à l’intérieur des terres et balade le parfum entêtant des mandariniers. Il agite les rubans de soie multicolores accrochés aux branches d’arbres séculaires devenus sanctuaires: Jeju abriterait autant de dieux que d’habitants. Le vent pourrait bien emporter le toit des maisons, si les villageois n’avaient eu la sagesse d’en ficeler la paille avec d’épais cordages. A quoi sert alors de raconter sa vie ou de la crier, si la moitié des mots s’envolent dans sa tourmente? Les habitants se sont fabriqués leur propre dialecte, un phrasé haché et si direct que les Coréens du continent ont longtemps cru Jeju peuplée d’une bande d’impolis. C’est par ces mots sculptés par le vent que des femmes-grenouilles en train de s’équiper s’accordent entre elles pour une prochaine plongée. Un coup d’œil sur l’océan, et la «chef» du groupe sait déjà que la journée ne sera pas facile. Mer agitée, eau froide venue du large, et la pluie au loin qui menace. Au diable les rhumatismes! Ces femmes d’un âge respectable – la plus jeune semble avoir passé les 50 ans – ajustent le gros hublot de leur masque sur une combinaison étanche souvent trop grande.

Depuis le XVIIe siècle, ce type de pêche en apnée est devenu uniquement l'affaire des femmes de Jeju, les haenyos.
 

Nous ne quittons pas des yeux leur silhouette courbée et leur démarche assurée sur les rochers acérés. Suivant un rituel, elles entonnent leur chant. Il y est question des difficultés de la vie, de leur famille. En file indienne, elles se glissent dans l’eau, accrochées l’une à l’autre, la plus jeune en tête, histoire d’économiser au maximum leur énergie. Elles s’éparpillent ensuite dans l’eau verte. Le flotteur blanc auquel est arrimé leur filet signale encore leur présence quand elles sondent les fonds à 5 ou 6 mètres en quête de coquillages ou de poulpes. Capables de retenir leur souffle au-delà de deux minutes et de descendre jusqu’à 20 mètres en apnée, les haenyos de Jeju, ou femmes de la mer, ne plongent pas par plaisir. Avant elles, ce sont les hommes qui allaient chercher les coquillages. Mais les lourdes taxes instaurées dès le XVIe siècle les ont poussés à quitter l’île. La mer de l’Est s’est aussi bien souvent chargée de leur prendre la vie. Les femmes ont alors été obligées de se jeter à l’eau pour nourrir leur famille. Elles sont devenues les piliers de l’économie d’une île dont elles étaient déjà les guérisseuses. Débarqué de Sibérie il y a près de 3 000 ans, le chamanisme – féminin surtout – incarné par les mudangs, messagères de l’esprit à la fois guides spirituelles et prodiguant des soins, avait en effet pris facilement possession de cette communauté pauvre et autarcique survivant à l’écart du continent. Les chamanes ont longtemps été les médecins de Jeju. Aujourd’hui encore, les femmes restent très fortement unies aux esprits de la nature. «Il y a un dieu du ciel, de la terre, du vent, de la montagne et de la mer, disent-elles. Ils font partie de notre quotidien.» Ainsi s’est forgée la structure matrimoniale de Jeju, à l’encontre du confucianisme.

Les plongeuses étaient 60 000 avant la modernisation des techniques de pêche des années 70. Elles ne sont plus que 5 000, et leur panier revient de plus en plus léger. Quelques coques et gros bulots plus tard et un poulpe fièrement brandi, nos sirènes ridées par la pression de l’eau et grelottantes de froid enlèvent leur masque, s’esclaffent aux blagues d’une de leur complices. Si rude est leur métier, si cruelle la mer, les haenyos s’acharnent depuis quelque temps à faire durer leur activité devant les touristes. Alors, après s’être séchées et changées, les mamies cuisinent, présentent sur des plateaux leur maigre butin pour le vendre. Venue du large, une brusque rafale emporte le fumet des coques grillées jusqu’aux forêts de Samda-do, la terre des trois abondances.


Carnet de voyage

l'ïle est un petit paradis pour les Coréens: ici, les eaux turquoises de la mer de l'Est sur la côte sud de Jeju.
 

Utile

Se renseigner: auprès de l’Ambassade de la République de Corée (01.47.53.01.01 ; fra.mofa.go.kr), 125, rue de Grenelle, 75007 Paris, et de l’office national du tourisme coréen (01.45.38.71.23 ; www.visitkorea.or.kr). Sur place: Welcome Center, 23 Seondeok-ro (Yeon-dong), Jeju City. Guides: Corée du Sud, guide Petit Futé 2012-2013. Corée, guide Lonely Planet, en français, juin 2013.

Meilleure saison: l’automne et le printemps. Les températures sont plus douces et les vents moins violents. Belles couleurs d’automne de septembre à décembre. Floraisons de mars à juin. Eviter l’été, ses typhons et l’afflux touristique.

Y aller

Avec Asiana Airlines (0.800.10.20.99 ; www.asia.fr). En doublant la superficie et la capacité d’accueil de son salon d’accueil Business à l’aéroport international d’Incheon, à Séoul et en y améliorant encore confort et qualité de service, Asiana Airlines, élue compagnie de l’année en 2012, se prépare à accueillir de nouveaux avions dès l’année prochaine. Au départ de Paris, la compagnie propose 4 vols hebdomadaires en A 380 vers Séoul et un vol quotidien entre Séoul et Jeju. Aller-retour Paris/Jeju: à partir de 855 €.

À faire

Flâner dans les allées du marché des grands-mères! Vieux de plus de 100 ans, c’est le plus animé de la ville de Jeju. Au milieu des herbes médicinales, des poissons, des fruits, des volailles et des légumes, un vaste espace est réservé aux femmes de plus de 65 ans, qui peuvent ainsi exercer une activité commerciale sur un espace gratuit et conserver une vie sociale forte. Dodu-1 dong, Jeju City. Tous les 5 jours, dès le 2 de chaque mois de 9 h à 18 h.

Randonner autour de l’île. Jeju Olle est un réseau de 19 chemins thématiques d’une dizaine de kilomètres chacun, situés sur le pourtour de l’île, balisés et aménagés, permettant de découvrir un cône de scories, un lieu mythologique, un village traditionnel, un lac salé ou une forêt de pins… Reliés entre eux, ils permettent de réaliser une balade côtière de 216 kilomètres. Un livret d’explications gratuit est disponible à l’aéroport de Jeju.

Un tunnel de lave du volcan Halla.
 

Le coup de cœur

Suivre pas à pas la formation de Jeju à travers ses géoparcs. En 2007, l’Unesco inscrivait au patrimoine mondial 3 des sites volcaniques de Jeju: le volcan Halla, les immenses tunnels de lave et le cratère d’explosion surgi des flots, Seongsan Ilchubong. En 2010, les Coréens obtiennent pour 6 autres sites volcaniques le label de géoparc. Ces 9 sites sont de remarquables outils de lecture de l’histoire volcanique de Jeju. La visite des géoparcs peut commencer par le Halla, se poursuivre sur ses flancs par les tunnels et les grottes de lave de Manjang, puis, en descendant sur la côte sud, inclure Seongsan Ilchubong, les strates de tuf de Suwol Peak, le dôme de lave du mont Sanbang où se trouve un temple bouddhiste, la Tête du dragon, un anneau de tuf et de cendres plongeant dans les vagues, les orgues basaltiques de Daepo Jungmun-dong et finir par les chutes de Cheonjiyeon et de Seogwipo.

L’instant magique

Un cerf sorti sans bruit des forêts, poussant sur les versants du volcan Halla pour venir se désaltérer au milieu des bambous nains.

Le bémol

Les sites naturels de Jeju ne sont accessibles qu’à certains horaires, ce qui empêche de les voir quand la lumière est la plus belle!

Lire & voir

Les Chemins du Halla San, de Nicolas Bouvier, éd. Zoé, coll. «Mini», 1998. Carnet de route de l’écrivain voyageur écrit bien longtemps après un voyage réalisé au tout début du miracle économique de l’île. Jiseul, film sud-coréen écrit et réalisé par O Muel en 2012, traite de la répression des civils par l’armée lors du soulèvement de Jeju en 1948 et s’intéresse en particulier à un groupe de 120 villageois réfugiés dans une grotte. Grand prix du jury du festival Sundance 2013.

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